Carmin de bagatelle

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26.02.10

D’ores et jadis

Elle se réveilla.
Doucement.
Dans la torpeur du matin balbutiant.

Elle bailla, se frotta les yeux.
S’étira de tout son long, sentit avec délice son corps entier se tendre. Jusqu’aux doigts de pieds. Et même le cou.

Elle chamailla son cuir chevelu, ébouriffant encore plus les cheveux déjà fous de nœuds.

Elle bascula à plat ventre, tendit son minois vers la fenêtre basse, écarta le store vénitien pour voir le dehors.

Soleil et feuilles d’automne. Belle lumière pastel. Diffuse et faufilante. Pigeon librettiste sur le rebord. Sourire. Chat qui bondit sur le lit d’un miaulement aigu. Frottage de truffe et de nez. Câlinage de babines et de joues.

Elle rit en énervant le matou, sauta sur ses pieds. Matelas trampoliné, bonds de liberté et envols béats. Patatras ! Tombée ! Douche.

Il est samedi. Il est midi.


Le parc est overdosé d’enfants de tous âges. Petits, moyens, grands. Etourdissants. Des enfants. Ca piaille, ça crie, ça gigote, ça remue. Le toboggan pleure sous le poids de la marmaille. Le sable vole, arraché du sol par les Nike taille 28. Le tourniquet n’est plus. Certains parents hurlent à tout va. D’autres ont déjà rendu les armes, silencieux. Statufiés devant les gosses qui pissent dans les buissons ou se coursent, se crachant dessus la bave au menton.

Elle avance. Au milieu du fatras stupéfiant. Son opium s’est éteint.


Paris s’assoupit. Le soleil tire sa révérence. L’air est plus frais maintenant et les bancs sont orphelins. Vers la rue des Morillons, le bassin d’eau est un énorme croissant au beurre bien cuit. Mordorés, les reflets des arbres y sont lovés, accompagnés des derniers chatoiements du jour. Les feuilles embrassent l’espace, prisonnières d’un marathon virevoltant. Leurs froissements pluriels entonnent une mélodie qui appelle à la contemplation. Les gazouillis se sont tus. Le toboggan a cessé de gémir. Le tourniquet est toujours dans le même état : ni pire, ni mieux.

Elle rassemble ses espoirs et se lève. Elle sent le vent s’emmitoufler dans son lainage. Elle croise ses bras autour d’elle, comme le ferait un amoureux. Pour la réchauffer. Dans la suavité de ses bras. Angélique, elle sourit.


La vie est un matin auréolé. Un sud venté. Un soir séraphique.

Boite_manivelle

17.02.10

Le couffin

Chaque année, Douce abritait les cadeaux dans un endroit bien choisi de la maison. Chaque année, elle était persuadée que l’enfant ne trouverait pas.
Elle avait tort.

Ce noël-ci, le couffin rose pâle à nœuds blancs et collerette cache poupon, cueilli comme un trésor chez le marchand de jouets, avait élu domicile dans le grenier. Douce l’avait soigneusement recouvert d’un vieux rideau élimé, aux lointaines senteurs de naphtaline. La fleur au cœur, elle l’avait délicatement posé en contrebas du vaisselier, remisé là depuis l’été. La mansarde attenante à la salle de jeux devint ainsi la plus belle des cachettes démasquée par la petite Luce.

Elle avait bien remarqué le manège de Douce, au retour de ville le samedi passé. Que de complications pour sortir les achats de la voiture ! Mais qu’y avait-il donc dans ces déballages ? Rien, rien. Pas pour toi ! avait chantonné Douce, avec toutefois un léger ton de réprimande dans la voix. Avec force discrétion croyait-elle, Douce avait alors affectueusement dissimulé le berceau chéri à l’abri du furet de la maison…qui ne fut pas long à farfouiller et à percer le mystère du « pas pour toi ».

S’ensuivit dès lors un va et vient aussi silencieux que ravi…Luce n’avait de cesse d’aller promener ses mimines sur le voilage pourpre, promu par ses mirettes émerveillées, plus beau papier cadeau du monde. Chaque fois qu’elle allait découvrir l’objet tant rêvé, elle s’imaginait pénétrer dans un lieu magique, seule porteuse du secret de la cachette. A tout petits pas, elle avançait sur le vieux parquet. Ses yeux s’écarquillaient de plus belle au fur et à mesure des centimètres parcourus. Et alors…quel bonheur lorsque la première parcelle de tissu rose se laissait entrevoir. Quel enchantement lorsque la main effleurait l’un des petits nœuds immaculés. Enfin, Luce n’était que gloussements et trépignements devant Le Couffin. Elle souriait à qui mieux-mieux, tant et si bien que tout son visage en tremblait. D’une main pour une joue, l’enfant calmait alors les sautillements incongrus et reprenait ses esprits.

Son Avent à elle dura une semaine. Une semaine de dévotion et d’intime joie, chaque soir en rentrant de l’école. Ses devoirs aussitôt faits, elle quittait la table de la cuisine où un menu coin lui était réservé pour l’étude. Sous prétexte d’aller vaquer à ses dignes occupations de petite fille - elle savait y faire pour tromper l’ennemi -, elle grimpait dans son repère et s’envolait pour son rêve.

Bien plus tard, elle devait se remémorer tout cela et plus encore. Devenue adulte, elle garda en mémoire le charmant crissement de la poignée de porte, à l’époque si lointaine à atteindre. Et la chaleureuse odeur de bois ancien qui habitait la pièce. Et le couinement du parquet. Et les effluves des gâteaux à la cannelle et à l’anis qui s’échappaient du four d’en bas. De tout cela et de tout le reste, elle avait parlé à Douce affaiblie par le temps. De ces tendres délices de l’enfance, elle avait rappelé les souvenirs. De ce noël si cher à son cœur, elle avait tout dit, ou presque, car jamais la mère ne sut que l’enfant savait. Luce, devenue grande, ne pouvait se résoudre à priver Douce de sa fierté de fin stratège. Mais avec elle et elle seule, elle partagea cet univers qu’elle s’était créé. C’est d’ailleurs dans ce doux rêve qu’elle se réfugia, lorsque Douce la quitta.

Douce